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Dordogne Intégrale: 350 km

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Bonjour à tous!

Avant toute chose, sachez que je m’étais promis à l’origine de ne pas faire de compte rendu de ces quatre jours passés sur la Dordogne.

En effet, le lieu ainsi que l’évènement n’ont aucun lien avec notre territoire que je m’efforce de mettre en valeur de CR en CR.

Mais l’issue de ces 350 Km passés en compagnie de mes amis a engendré tellement d’émotions, et d’autres sentiments, dont il m’est encore à l’heure actuelle difficile de trouver les mots justes pour vous les faire vivre au travers de ces lignes, que je vais à nouveau faire entorse aux préceptes fondamentaux de mon blog pour vous conter cette course folle dont j’ai pu être l’un des 200 protagonistes à avoir eu le privilège de vivre à 200 %.

La genèse de cette aventure à commencé l’année dernière jour pour jour à l’issue de l’épreuve classique de la Dordogne intégrale (à savoir, réaliser un parcours de 130 Km d’Argentat à Castelnaud-La-Chapelle en une seule journée).

Mes amis, Lionel, Ludo, et Raphaëlle, qui avaient déjà participé aux événements précédents, m’ont fait part d’une édition spéciale pour les 10 ans de l’évènement sur 2019. Un parcours de 350 km, toujours au départ d’Argentat, qui devait se terminer, non pas à Castelnaud, mais à Blaye en Gironde.

Il fallait veiller comme le lait sur le feu l’ouverture des inscriptions car les places allaient s’écouler comme des petits pains, 200 embarcations au maximum.

Lionel nous inscrits en K2 sous le nom des « RhôneAlpins ». Un nom qui pourrait être banal, mais habitant pratiquement au bord du Rhône et Lionel au coeur des stations Alpines, cela ne pouvait pas mieux tomber.

350 kilomètres…

En premier lieu, nous avions déjà effectué d’avantage dans le passé.

Mais la difficulté de ce défi est de réaliser cette distance en 3 jours et demi avec plusieurs barrières horaires à ne pas dépasser sur les checks points principaux sous peine de pénalité.

Autant dire qu’il me faudra pour ma part, naviguer avec un rythme beaucoup plus soutenu qu’à l’accoutumée.

Et pour ne pas arranger les choses, lors d’un entrainement en Janvier dernier, j’ai eu la maladresse d’exécuter un mauvais mouvement de pagaie qui m’a valu une inflammation au coude droit laissant présager un éventuel début de tendinite.

Bref… J’abordais cette course avec une certaine appréhension.

Jeudi 18 Avril

Rendez vous au camping du « Gibanel » situé aux portes d’Argentat.
Nous retrouvons nos amis Ludo et sa « Team de la Tour du Pin » ainsi que Rikou et son ami Eric qui assurera sa logistique durant la course.

19h00

Rendez vous à la salle polyvalente « Les Confluences » pour le retrait des dossards, le tracker GPS et participer au repas offert par l’organisation avant le briefing présenté par Philippe MARCHEGAY. Personnage charismatique qui depuis maintenant 10 ans a organisé la Dordogne intégrale de 130 km. Il nous fait part, pour cette édition spéciale 2019 qu’il tirera sa révérence à l’issue de la course pour laisser place à une nouvelle équipe l’année prochaine. La salle se lève et applaudit avec une émotion commune tellement intense qu’elle me fait vibrer de l’intérieur. Devant cette ovation incroyable, nous prenons tous conscience que cette « Dordogne 350 », risque peut être de ne pas se reproduire avant longtemps.

Juste avant de partir, nous croisons Raphaëlle et son mari.
Nous nous souhaitons mutuellement bonne chance pour la course.

Vendredi 19 Avril

6h30,

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On embarque à 1 km en amont de la ligne de départ. En effet, sur la rampe officielle grouille déjà pas mal de monde.

Une fois positionnés, nous sommes attentifs au compte à rebours…

20 secondes… 10 secondes…

Je regarde autour de notre embarcation toute cette masse agglutinée au même endroit prête à en découdre…

5 secondes…

Le rythme cardiaque s’accélère telle une bielle surexcitée transmettant le mouvement d’un piston déjà surchauffé.

3…

2…

1…

La masse que nous formons tous s’élance dans un bruit de clapotis violent, elle se disloque lentement mais reste malgré tout compacte.

Ludo est déjà loin devant, nous ne voyons plus Rikou qui est resté derrière nous, prisonnier d’une partie de cette masse dont il a du mal à s’extraire. Quant à Raphaëlle, je pense qu’il en est de même.

Difficile de trouver mes propres repères dans cette ambiance agitée où chacun tente de prendre le dessus sur l’autre. Je peine à supporter toute cette agitation. Cela ne ressemble en rien à ce que je vais chercher dans la pratique du kayak, et ce qui a toujours été un leitmotiv à chacune de mes sorties, à savoir, me ressourcer dans le calme et la plénitude.

Le bruit de l’eau violentée à coup de pagaies, ainsi que le vacarme général (malgré une ambiance entre concurrents très conviviale) parasite notre communication avec Lionel sur notre K2.

On essaie tant bien que mal de se faire notre place. Paddles, et kayaks fuselés nous doublent avec une facilité déconcertante. Inutile de chercher à se placer dans leur aspiration. Notre « péniche » n’est pas taillée pour rivaliser avec ces engins d’élite, et nos efforts pour nous maintenir vainement à leur rythme nous épuiseraient avant la fin de la journée.

Les premiers rapides se dessinent devant nous. La largeur de la rivière se rétrécie, et notre masse de kayakistes semblable à un essaim d’abeilles, qui commençait à peine à se dissoudre, se reforme dangereusement dans cet entonnoir improvisé où malheureusement tout le monde n’aura pas sa place. En effet, c’est une fois engagés dans ce tumulte, que les premiers dessalages se font entendre. Nous parvenons à nous frayer un chemin dans ce chaos pour en ressortir victorieux et indemnes. Nos entraînements hivernaux dans les rapides du Rhône ont porté leurs fruits.

A peine avons nous le temps de reprendre notre souffle qu’une grosse embarcation se faufile habilement dans notre sillage pour arriver à notre hauteur. Un canoë 9 places avec à son bord, l’équipe féminine du club de kayak d’Annecy.

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Elles pagaient énergiquement, tel un groupe d’amazones avec une âme conquérante. Bien décidées à se rapprocher le plus près possible au sommet du classement afin que le chiffre tant convoité corresponde fidèlement à leur numéro de dossard arboré fièrement sur leur canoë.

Nous avions eu l’occasion de se présenter et d’échanger un peu au camping la veille de la course. Elles nous interpellent d’ailleurs amicalement par un :

– « Coucou les voisins! »

(en faisant référence à nos emplacements du camping et à notre région commune) avant de nous dépasser sans qu’on ai le temps d’anticiper quoi que ce soit.

Le brouhaha de ce début de course commence à s’estomper à mesure que les embarcations s’espacent.

J’en profite pour jeter un œil derrière nous dans l’espoir de retrouver Raphaëlle et Rikou.

Ce dernier nous a rejoint rapidement après avoir eu l’audace de franchir avec succès un seuil impressionnant au km 40. Quant à Raphaëlle, toujours pas de nouvelles. Je croise les doigts en espérant que tout se passe pour le mieux de son côté.

Enfin un peu de calme. Nous prenons maintenant le temps d’apprécier cette Dordogne comme elle le mérite. Cette rivière regorge de surprises. Je suis impressionné par la propreté aux abords, la beauté et la variété des paysages entre berges verdoyantes et des gorges impressionnantes dont certaines ressemblent à s’y méprendre à celles de l’Ardèche. Elle se dévoile à nous, belle et charismatique sous son meilleur jour, une eau claire, cristalline, au travers de laquelle des algues d’un vert clair et parfois chlorophylle nous indiquent généreusement le sens du courant. Porté par ces flots libérateurs, le stress de ce début de course disparaît subitement, laissant mon cœur s’ouvrir progressivement. Il m’est alors difficile de résister au charme de cette Dordogne et ses atouts de séduction que j’en ferais presque des infidélités au Rhône que j’apprécie tant.

Les kilomètres défilent les uns après les autres sans qu’on ai le temps de s’en apercevoir. Tellement absorbés par ces paysages idylliques qu’en l’espace de seulement quelques heures, nous venons de nous apercevoir que nous avons complètement oublié notre ami Rikou qui est resté loin derrière. Pas d’inquiétudes, on connait suffisamment notre compère pour savoir qu’il rattrapera vite son retard et reviendra à nos côtés.

En début de soirée nous approchons du kilomètre 130 à Castelnaud la Chapelle, où se trouve le check point obligatoire et le ravitaillement. Cinq kilomètres en amont se dresse sur la rive droite « La Roque Gageac », un des plus beaux villages de France. Il ne laisse personne indifférent en nous imposant ses falaises immenses à l’intérieur desquelles ont été créées des habitations peu orthodoxes surplombant le reste du bourg.

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19h15,

Nous arrivons à notre premier check point.

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©Louis SALOMON

Quelques légères courbatures, rien de bien méchant. Cette petite pause ne nous fera pas de mal.

Rikou nous rejoindra comme prévu quelques minutes après.

Par contre, toujours pas de nouvelles de Raphaëlle. J’espère qu’elle arrivera avant la barrière horaire de 22h00, sans quoi, elle risque une pénalité.

Certains de nos protagonistes décident de bivouaquer à Castelnaud. Lionel et moi même décidons de poursuivre notre route. Rikou préférera rester sur place pour récupérer un peu.

Le soleil commence à disparaître, laissant entrevoir quelques reflets magiques sur les eaux que nous parcourons. Timidement, la nuit s’installe. Des nuées de moucherons viendront provisoirement parasiter notre progression sur ces eaux limpides et partiellement calmes que nous offre cette Dordogne décidément surprenante.

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©Louis SALOMON

Louis, notre assistant suiveur nous attendra au Km 135 pour notre premier bivouac.

Mais une fois sur les lieux, Lionel décide de me pousser dans mes derniers retranchements pour tenter de gagner en distance et ainsi rattraper le retard dû à notre embarcation inadaptée pour la vitesse.

Je sens mes forces m’abandonner, je tente un refus. Et fais face à notre premier désaccord, après tant d’années de navigation avec mon partenaire. J’appréhende également un éventuel rendez-vous raté avec Louis sur notre prochain bivouac (faute de réseau téléphonique suffisant, ou d’accès compliqué).

Finalement, Lionel parvient à me convaincre.

Nous allons jouer notre partition favorite et faire ce que nous avions jusqu’à présent toujours su faire : avaler les kilomètres les uns après les autres pour atteindre le chiffre incroyable de 150 Km parcourus sur la journée.

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Il est 23h00 et j’ai encore de la peine à y croire. Je viens de pulvériser mon propre record (86 Km en une journée) établi l’année dernière lors de notre défit entre le Rhône et le Lac du Bourget. A cet instant précis, et ce, malgré le poids d’une fatigue incommensurable, je commence à me rendre compte à quel point le corps humain peut être capable de s’adapter et aller au-delà de ses propres limites.

Pas le temps d’apprécier cette performance exceptionnelle. Il faut vite monter la tente, se changer pour la nuit qui sera courte.

Nos yeux émerveillés de cette journée remplie d’émotions se fermeront à minuit pour s’ouvrir à 5h15 le lendemain.

Bercés par les flots de la rivière, et courbaturés de la veille, le réveil se fera difficilement. Pourtant, pas le temps de traîner. Le temps de plier la tente et ranger les affaires, nous embarquons à 6h30 dans un calme et une plénitude sans précédent. L’ambiance matinale dans laquelle on se trouve nous rappelle étrangement nos étapes matinales lors de notre périple sur le Rhône deux ans auparavant.

Au loin, nous apercevons la silhouette d’un kayakiste.

Nous arrivons progressivement à le rattraper.

Je devine la forme de sa pagaie, cette dernière semble similaire à la mienne. Enfin un protagoniste adepte des méthodes de navigation ancestrales. Je commençais à me sentir seul.

Je suis en admiration devant sa technique et son rythme. Tout se fait en silence… Sa pagaie trad pénètre à l’intérieur de l’eau avec douceur, pour en ressortir sans bruit, laissant sa partie opposée effectuer le même cycle. Un métronome réglé à la perfection. L’ambiance de ce début de matinée flirtant avec un calme olympien, ajoute d’avantage d’harmonie à son mouvement de pagaie exécuté avec grâce et élégance.

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Arrivé à sa hauteur, je reconnais également son embarcation. Un kayak pliable de la marque TRAK, dont les lignes épurées ont été inspirées des premiers kayaks Groenlandais. Un délice pour les yeux. Voilà maintenant quelques mois que ce bateau me fait de l’oeil. Son prix, dont je ne communiquerai pas le montant, me fait vite comprendre à grands regrets que ce jouet ne m’est pour l’instant inaccessible.

La similitude de nos moyens de propulsion brise immédiatement la glace (qui d’ailleurs n’a jamais eu le temps de se former) au profit d’une discussion engagée et passionnante autour de notre passion commune.

Hervé, en plus du kayak connaît et organise régulièrement des séjours au Groenland, en Russie (Lac Baïkal). Je découvre au fil de la conversation que nous avions également des connaissances communes: Laurent NICOLET, etc…

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A mesure de notre discussion, nous ne prenons plus conscience des kilomètres avalés pour s’apercevoir que nous arrivons maintenant à Mauzac, étape cruciale où nous attend l’organisateur de la course pour un nouveau check Point. Louis est présent également car un transfert de 30km en voiture est obligatoire pour éviter 3 portages successifs.

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On profite de ce transfert et du temps règlementaire impartit d’une heure et demie qu’il nous est interdit d’écourter pour acheter quiches et pizzas histoire de nous rassasier et nous faire gagner ainsi de précieuses minutes sur l’étape à venir.

Cette étape… Parlons en justement.

Avec le recul sur le parcours global, je dois avouer que l’étape la plus monotone est bien celle que nous allons entamer.

Le courant est faible, et les petits rapides bienfaiteurs de la veille se feront de plus en plus rares à mesure que nous avançons en direction de notre prochain Check point à Castillon.

Notre kilométrage incroyable de la veille nous a permis de dépasser beaucoup de concurrents.

Ludo, qui justement nous avait laissé sur place la veille au départ revient timidement derrière nous. On en profite pour faire une petite pause commune de 10 min. Ce dernier nous apprendra que Raphaëlle, malgré sont rythme un poil en dessous du notre a quand même réussi à franchir le premier check point de Castelnaud avant 22h00. Je suis rassuré, d’autant qu’elle s’était investi corps et âme à la préparation de cette course.

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Malheureusement, d’autres concurrents on dû déclarer forfait pour diverses raisons. Embarcations cassées, et blessures trop importantes ne permettant pas la poursuite de l’aventure.

Pour ce dernier cas, Cédric, qu’on avait rencontré lors d’un de nos entrainements a malheureusement été victime d’une tendinite au coude et a dû jeter l’éponge au kilomètre 100.

Lui aussi avait investi un temps et une énergie énormes qui allait bien au delà de ce que l’on avait pu préparer avec Lionel. Je suis surpris d’apprendre cette triste nouvelle, mais je suis tout aussi surpris de constater que malgré tout, nous sommes toujours en piste, et ce sans aucun souci physique à déplorer. Mon inflammation au coude ne s’aggrave pas. Au contraire. Est ce l’échauffement produit par l’effort qui diminue la douleur? Quoi qu’il en soit j’en profite sans me poser d’autres questions.

Nous avançons au mental. Je regarde le moins possible le GPS sous peine d’en perdre le moral. La lenteur de notre progression nous ferait presque croire que nous naviguons sur de la colle.

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Les 30 derniers kilomètres avant Castillon se feront dans la douleur. On se fixe une pause tous les 10 km pour se dégourdir les jambes et les fessiers.

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Le soleil commence à décliner petit à petit.

Après tant de galères, j’aperçois le stand tant convoité du Check Point, orné de ses deux panneaux en tissu blanc floqués « Itiwit » (marque annexe de Décathlon, principal sponsor de l’événement).

Je me retourne, intrigué par une embarcation au loin plus volumineuse que les autres.

Il s’agit à nouveau de l’équipe féminine « Yaute la Boum » en C9 qui nous avait déjà doublé la veille. On accélère le rythme pour marquer le stop avant elles et garder notre avantage acquis grâce à nos efforts de la veille. Tout se joue dans un mouchoir de poche, et une fois de plus, ces amazones pagayant avec une énergie incroyable, leurs efforts conjugués ne formant qu’une seule unité, nous passeront devant sur les derniers mètres. Toujours dans la bonne humeur, sans esprit de rivalité, nous nous prenons au jeu de la concurrence dans cette course.

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L’équipe féminine « Yaute la Boum » au Check Point de Castillon

Lionel règle les formalités au check point pendant que je bavarde avec l’équipe du C9 et nous repartons aussi sec.

Toujours cette lumière incroyable en fin de journée. Je décide d’immortaliser l’instant en saisissant un cliché. La beauté du paysage pourrait presque être similaire à ce que l’on a pu voir la veille au soir à un détail près.

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Il faut savoir qu’à partir de Castillon, la Dordogne évolue maintenant avec les caprices de la marée. Les berges verdoyantes de ce début de course laisseront place à de grandes pentes vaseuses hideuses, impossibles à emprunter pour sortir de l’eau.

Et pour compliquer les choses, ce sera tout notre mode de navigation qui faudra désormais repenser. Pour la plupart des navigateurs du monde entier, la marée est incontournable et fait partie de leur quotidien. Quand à nous et notre expérience, nous sommes complètement novices en la matière. Je sais juste après quelques repérages sur le web effectués au préalable qu’il nous faudra sortir de l’eau avant la marée montante prévue à 21h00. On risque également de rencontrer le fameux Mascaret, une vague soit disant importante engendrée juste avant la marée montante avec un risque de déferlantes.

Nous ferons escale à St Jean de Blaignac en compagnie de l’équipe d’assistance de Ludo qui nous aidera à acheminer notre embarcation au travers de cette vase immonde pour rejoindre la berge.

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Je suis frustré de constater qu’il nous reste largement assez d’énergie pour avaler au moins 30 bornes mais que nous devons arrêter à cause de la barrière horaire qui change en aval de Castillon (21h00), mais surtout à cause de cette marée qui nous barre la route.

Plutôt que de continuer à me lamenter devant tant de frustration, l’idée de retranscrire cette aventure exceptionnelle dans un compte rendu commence à gamberger dans ma tête. Je décide d’aller chercher quelques infos via le web sur les lieux traversés, mais également sur les quelques protagonistes rencontrés durant cette course.

Je repense à notre première rencontre de la journée:

Hervé.

En tapant son nom sur un moteur de recherche connu de tous, il ne me faudra pas longtemps pour apprendre que l’on est tombé sur un GRAND monsieur.
Hervé a vécu son enfance entre la Chine et la Russie. Une fois de retour en France, il commence à briller dans une carrière de footballeur professionnel qu’il décide de stopper alors que cette dernière le destinait au haut niveau, pour devenir éducateur sportif et entreprendre un nombre incalculable de voyages au travers de la planète et plus particulièrement dans la sphère Nordique (Russie, pays scandinaves, etc…).
Il travaille pour l’agence 66° Nord.

Ma mâchoire reste grande ouverte, sa partie inférieure prête à toucher le sol. Mais ce qui va enfoncer le clou résultera des recherches suivantes.

L’équipe féminine du C9, avec qui nous commençons à jouer au jeu du chat et de la souris m’intrigue également. Je décide de regrouper quelques informations sur Facebook, Instagram, etc… pour me rendre compte que leur défi va bien au delà de cette Dordogne. Elles font partie de l’association « Drôles de Rames » ou « Dragon Ladies ». Une équipe de pagayeuses qui a vu le jour au Canada en 1996. Pour les femmes opérées du cancer du sein, une amélioration de la mobilité de l’épaule est rapidement démontrée avec la pratique du Dragon Boat. L’équipe d’Annecy a vue le jour en 2012.

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Pas étonnant de les voir pleine d’énergie et de joie de vivre. Ce n’est pas un C9 ordinaire à qui nous avons à faire, mais à un véritable rouleau compresseur prêt à aller non seulement jusqu’au bout de la course, mais à relever tous les défis. Comme par exemple la Maxi Race qui aura lieu prochainement sur le lac d’Annecy, mais également d’autres événements de renommée comme la Vogalonga, etc… Je crois même qu’elles sont allées jusqu’en Chine.

Chapeau bas mesdames…

Il va falloir maintenant revenir en piste et élaborer une stratégie pour composer avec cette marée décidée à nous en faire baver jusqu’au bout.

La pleine mer est annoncée pour 10h30 demain. Ce qui veut dire qu’on pourrai embarquer juste avant et profiter de la marée descendante pour gagner en vitesse.

Devant cet horaire tardif, nous décidons de nous réveiller vers 7h30 pour se mettre à l’eau vers 9h30, 10h00, une fois le plus gros de la marée passé.

Troisième jour…

Il est à peine 5h00 que je commence à tourner dans tous les sens à l’intérieur de la tente, cherchant d’autres stratégies pour gagner un maximum de temps. La fenêtre de 6h00 laissée par la descendante ne nous permettra pas d’avaler autant de kilomètres qu’à l’accoutumée.

J’entends deux concurrents en paddle discuter du même sujet. Je me joins à eux pour élaborer un nouveau plan d’action. L’horaire réglementaire de navigation commence à 6h30. Ce qui nous laisse environ une petite heure avant la marée montante qui nous barrera la route jusqu’à au moins 10h30.

Je réveille Lionel pour changer brutalement nos plans et partir plus tôt. Ce dernier acquiesce sans hésiter.

6h30 pile, le kayak est à l’eau et nous voilà partis vers l’inconnu.

J’appréhende ce renversement de marée et ce fameux Mascaret.

Nous avalons tous les km que nous pouvons. Arrivés à Branne, le cours d’eau devient lisse et limpide avec subitement une absence de courant. J’observe les bouées scellées via une chaine. Aucun sillage à leur embase. On décide alors de sortir rapidement le kayak de l’eau pour observer ce phénomène incroyable que nous réserve dame nature.

Quelques minutes après, nous apercevons au loin une ondulation arrivant de l’horizon de la rivière avec des vagues déferlantes secouant tout sur les deux rives.

Un calme plat s’en suit. Je suis même surpris que le courant inverse ne soit pas plus violent que ça. J’hésiterai presque à embarquer. Après tout, je m’étais entraîné régulièrement sur le Rhône à contre courant avec des débits allant jusqu’à 400 m3/s. Mais alors que la question finie à peine de se diluer dans mon esprit que des courants incroyables se forment, renversant spectaculairement le sens de la rivière. La violence des eaux me ferait presque croire que je suis en sortie du barrage de Génissiat les vannes ouvertes.

Lionel me ramène à la raison. Inutile d’embarquer dans des conditions pareilles.

Les quelques kayakistes tentant vainement leur chance avancent à peine, voir, font du sur place.

Une heure après, nous apercevons Ludo luttant contre le courant pour venir nous rejoindre. Et sans plus attendre, notre maître Rikou apparaît dans son sillage. Nos deux compères ont vite compris qu’il sera inutile de continuer.

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D’autres protagonistes se joignent à nous, l’un d’entre eux nous offrira généreusement du thé pour faire passer le temps.

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10h30

Enfin un créneau, le courant commence à se calmer et nous voilà enfin sur les eaux.

Il reste à peu près 70 km avant l’arrivée finale. Pourrions nous caresser l’espoir de rejoindre Blaye dans la journée? Sans cette maudite marée cela n’aurait été qu’une formalité.

Bref, on débranche nos cerveaux, préférant faire chauffer la pagaie.

Des vitesses incroyables commencent à s’afficher sur nos GPS: 10, 11, 12, voir parfois 14 km/h, et ce, sans forcer. Mais le temps passe et il va falloir maintenant s’inquiéter de la marée montante et de son fameux Mascaret.

Le Mascaret…

Un mot que je n’aurai jamais autant prononcé de ma vie en une seule journée. Quand va t’il arriver? D’après les rumeurs, il serait de plus en plus violent à mesure que nous nous rapprochons de l’arrivée. Mon esprit se retourne sans dessus dessous.

– On tente d’aller plus loin au risque de dessaler et foutre en l’air tout le périple pour quelques bornes avant l’arrivée?

– Ou on joue la sécurité pour repérer un endroit propice et sécurisé afin de remettre la fin de l’aventure au lendemain?

Je commence à questionner les personnes rencontrées, aussi bien concurrents que locaux.

-« A quelle heure est prévu le Mascaret? »

A cette question chaque personne me donne un horaire différent. D’autres sont incapables de me répondre. Cela ne va pas arranger les choses…

Plus on gagne du terrain plus je m’inquiète. Le stress m’envahi tellement que je ne remarque pas le bout d’une rampe à laquelle nous avons fait une pause et mon pied, croyant toucher encore le béton se retrouve sous l’eau dans le vide m’entraînant avec lui dans le bain. Un gag énorme que mes amis, Lionel, Rikou et Ludo regretteront de ne pas avoir pu l’immortaliser numériquement.

A ce même moment, qui voit on arriver? Le fameux C9 arrivant à toute bombe vers nous.

« Salut les Voisins!!!! »

J’en profite pour tenter une question:

– « A quelle heure le Mascaret??? »

– « On n’en sait rien, on tente notre chance ».

On essaye de profiter de l’inertie de leur vague pour les suivre mais sans succès.

Finalement, Eric, l’accompagnateur de Rikou nous attendra au port de Cubzac en nous dégotant un bivouac de rêve.

On sort nos embarcations et attendons le fameux Mascaret!

D’autres concurrents on fait de même comme une équipe Suisse en relais sur un paddle 4 places ainsi qu’un autre kayakiste qui a décidé de faire la course en autonomie sans assistance.

Je questionne mon entourage…

– « Quelle heure le Mascaret? »

Toujours des réponses évasives.

Plutôt que d’attendre inutilement, on décide avec Rikou, Ludo et toute la bande de monter le bivouac.

2h30 après notre débarquement le tant attendu Mascaret, celui qui devait être plus puissant que son homologue matinal arrive.

Je ne sais pas si au travers de ces quelques lignes je vais arriver à vous faire part de toute la frustration mélangée à une rage incroyable me faisant bouillir de l’intérieur que j’ai ressenti à la vue de ce spectacle à la limite de la provocation.

Deux ondulations pitoyables. Hautes d’à peine 50cm. Qui ne feraient même pas dessaler un enfant de 10 ans novice en kayak.

Des noms d’oiseaux que je garde au fond de ma bouche cherchent à sortir pour exprimer ma colère et la frustration de ne pas avoir pu tenter d’aller plus loin et de rallier notre arrivée à Blaye.

La meilleur citation viendra de notre ami Rikou:

– « Ce n’est pas un Mascaret, c’est une MASCARADE!!!!!! ».

Heureusement, on se console autour de notre dernier bivouac festif à souhaits préparé aux petits oignons par les équipes de Ludo et de Rikou. Un moment fort et riche en convivialité dont on ne sera pas prêt d’oublier. On aurait aimé être rejoints par Raphaëlle pour compléter le groupe. Heureusement, sa balise GPS indique qu’elle n’est pas très loin de nous, environ une vingtaine de km. Courage Raphaëlle tu y est presque!!!

Difficile de trouver le sommeil. Je tourne en rond comme un Lion en cage ayant le ventre vide.

J’essaye de me consoler en observant cette force de la nature que nul ne peut contrôler. J’apprends à découvrir et apprécier le phénomène de la marée. Je me laisse apprivoiser par sa puissance. La hauteur d’eau évoluant sous mes yeux me remet à ma place.

Ma curiosité commence à porter ses fruits et en observant de plus près, je m’aperçois que la montante génère un contre courant incroyable sur la rive droite. Je ne sais pas jusqu’à combien de km il peut courir, mais une chose est sûre. Les débris est branchages vont bien dans le sens contraire du courant et filent à vive allure. J’en touche deux mots à Ludo. La pleine mer et le créneau pour profiter de la descendante ne se fera pas avant 10h30. Pourquoi ne pas tenter d’utiliser ce contre courant bienfaiteur et gagner un maximum de km avant le renversement qui sera en notre faveur?

J’ai le souvenir d’une discussion avec Sébastien, un kayakiste Breton installé à Lyon m’expliquant qu’avec ses amis dans le golfe du Morbihan, ils réussissaient à doubler des voiliers de touristes dans la marée montante, et ce, rien qu’en empruntant des contres courants.

Dernier jour.

Cette fois nous sommes décidés et regonflés à bloc. Plus que 25 bornes pour en finir une bonne fois pour toutes.

Départ à 8h30 en pleine marée montante.

Rikou préférera attendre la descendante vers 10h30.

Lionel et moi même embarquons avec Ludo dans ce fameux contre courant.

Bingo!

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Malgré un courant de face impressionnant, nous filons à 8 km/h sans forcer pendant au moins 2 km.

Nous rejoignons rapidement le port de Plagne où l’on aperçoit le C9 de l’équipe d’Annecy vide. Je pense que l’équipage préférera attendre lui aussi la descendante.

Les choses se corsent un peu par la suite. Mon GPS baisse à 3 km/h malgré un rythme intensif. Nous n’avons plus le choix. Il faudra tenir jusqu’au renversement de la marée.

La Dordogne se métamorphose complètement. La couleur de l’eau jadis transparente au début de la course laissera place à un marron couleur vase. Le paysage n’a plus grand chose à nous offrir visuellement et les zones que nous parcourons commencent à s’industrialiser.

Ludo, prend une nette avance sur nous. Je me concentre sur mon GPS en implorant le plus rapidement l’inversement de la marée.

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Bonne nouvelle. Notre vitesse revient à des valeurs beaucoup plus encourageantes. 5 km/h. Ce n’est pas encore ce que j’espérais mais cela fait du bien au moral. Une heure après toujours pas d’évolution. Ces 25 km auront été les plus longs du parcours. J’entends Lionel pester:

– « Ils vont la tirer quand leur chasse d’eau???!! »

Faisant référence à l’inversion de la marée qui tarde à venir, nous commençons à perdre patience.

Soudain, mon GPS commence à s’affoler.

La vitesse moyenne monte lentement mais progressivement. 5 – 6 – 7 – 7,5 – 8 km/h

Nous voilà maintenant dans le flux tant convoité, avec un peu plus de 10 km à parcourir.

Notre adrénaline reliée spirituellement à mon GPS va monter en flèche à mesure que la vitesse affichée sur l’écran. Les chiffres après la virgule symbolisant les kilomètres défilent de plus en plus vite.

Pour motiver mon partenaire j’annonce chaque kilomètre parcourus et la vitesse actuelle lorsque cette dernière évolue.

18 km!

10km/h!

12 km/h!

Une frénésie s’empare alors de nous. Nos corps et nos articulations fonctionnent comme une machine prête à en découdre.

La barrière symbolique des 20 km parcourus s’affiche!

Des équipes d’assistance d’autres coureurs nous encouragent au bord des quais!

– « Allez y vous y êtes presque!!!! Courage !!!! »

Plus que 5 bornes!

On donne tout ce qu’il nous reste pour effacer au plus vite ce chiffre 5 de l’écran!

4 km!!!

13 km/h!!!!

J’en crois pas mes yeux! A présent tout s’enchaine dans ma tête! Ce fameux phénomène de transition déjà ressenti lors de notre périple sur le Rhône refait surface. Nous sommes dans une barrière temporelle entre l’arrivée imminente et l’envie de revivre l’aventure au début. Tous ces souvenirs qui se construisent et prennent place dans mon esprit resteront à jamais, et ce, jusqu’à la fin de mes jours gravés dans ma tête. J’entrevois même à cet instant précis les premières lignes du futur récit que je suis entrain de vous conter.

Lionel prend le leadership en imposant les vitesses à atteindre.

– « Visons les 14 km/h! »

J’annonce la vitesse convoitée sur mon GPS oralement.

– « Alors tentons les 15 km/h! »

Nous ne comptons plus en kilomètres restants mais désormais en centaines de mètres!

– « Allez, maintenant les 16 km/h! »

Les valeurs plafonneront à 15,5 km/h jusqu’à apercevoir le panneau libérateur sur lequel figure le mot tant attendu:

« ARRIVEE ».

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©Louis SALOMON

Nous sommes accueillis en héros par l’organisateur de la course en personne « Philippe MARCHEGAY ». Ma première réaction sera de lui offrir une poignée de main forte et chaleureuse accompagnée d’un GRAND merci à lui et toute son équipe sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

Je me sens envahi d’une euphorie comme jamais. Je profite pleinement de ce sentiment de bien être que j’ai déjà connu par le passé et qui, je le sais, va retomber rapidement. Ce trésor immatériel dont la valeur est indéchiffrable.

Je profite de l’accueil que me réserve mes proches, ainsi que de ce regard complice et satisfait que nous échangeons avec mon compagnon de route Lionel.

Rikou ne tardera pas à faire une arrivée triomphale quelques dizaines de minutes après nous.

A peine avons nous le temps de revenir sur terre qu’il nous faut désormais penser à la route du retour.

Je repars avec des étoiles dans les yeux, mais le coeur serré, d’autant qu’on ne pourra être présent pour accueillir Raphaëlle à l’arrivée. Je lui fait parvenir un message d’encouragement car malgré l’écart que nous avions, cette fois ci, c’est certain, elle terminera la course largement dans les temps et avec les honneurs. J’échange quelques mots avec Christophe son mari qui assure son assistance, lui demandant de lui transmettre toutes mes félicitations.

Comment terminer dignement ce compte rendu?

Je tiens à remercier tout d’abord l’équipe de Philippe pour avoir mis sur pieds cet événement incroyable.

Mais également Lionel pour m’avoir proposé de participer à ce défi hors normes. Considéré comme la course de kayak d’endurance extrême la plus longue d’Europe. Je me connais assez bien pour savoir que de mon propre chef, je n’aurai jamais tenté l’expérience.

Je remercie également le hasard de nous avoir permis nous autres Rhônalpins de partager ensemble des moments forts dans cette course.

Merci aussi à Louis pour son assistance, mais également à la Team de la Tour du Pin ainsi qu’à Eric (l’assistant suiveur de Rikou) pour sa gentillesse, son humour incroyable et intarissable, ainsi qu’à sa joie de vivre!

Ce que l’on vient de vivre tous justement n’est pas seulement une course ordinaire, ni une compétition. C’est aussi et surtout une ode à l’élévation de soi, à l’enrichissement personnel, et une porte ouverte à de nouvelles rencontres qui je l’espère perdureront dans le temps.

CORNETTO Yves

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©Louis SALOMON