La Haute Cure

Redouté depuis bientôt des années, le dérèglement climatique et ses effets néfastes font désormais partie de notre quotidien. Nous subissons de plein fouet ses conséquences dramatiques, à commencer par le manque d’eau. Elle coule encore de nos robinets mais se fait rare dans nos rivières. Ces dernières sont pratiquement, pour ne pas dire, totalement à sec. 

La navigation en eaux vives est sérieusement remise en question, et pour tout vous dire, il nous faudra probablement attendre l’automne, en espérant que la météo soit assez généreuse pour dans un premier temps recharger les nappes, et par la suite remplir nos terrains de jeu. 

Nos rares sorties se limitent donc aux fleuves tels que le Rhône dont le débit est « malheureusement » assuré par la fonte rapide des glaciers. 

Le Rhône en kayak de mer

Fort heureusement, un coup de fil de notre ami Laurent NICOLET va nous permettre de profiter d’un plan « B » totalement inespéré. 

Il nous propose de partir, non pas en cure, mais sur la Cure! 

Cette rivière, a la particularité d’avoir de l’eau en abondance malgré la sécheresse. Elle bénéficie de ce traitement de faveur grâce à la vidange programmée du lac des Settons qui, pendant une quinzaine de jours au minimum, assurera un débit stable de 7 à 10 m3/s. 

C’est donc un parcours incroyable avoisinant les 30 km qui s’offre à nous! 

Comme à son habitude, notre confrérie des pagayeurs du Séran, qui soit dit en passant s’est étoffée de nouvelles têtes, commencera à faire l’inventaire des protagonistes désireux d’aller faire un peu plus de 3 heures de route pour goûter aux joies de l’eau vive par temps sec. 

Parmi ces protagonistes, difficile de ne pas citer Marine, canoteuse Franco/Québécoise avec qui nous pagayons depuis quelques mois déjà. 

Marine… 

A l’instar d’un Yannick VERICEL ou d’un Laurent NICOLET, qui ont influencé et enrichi mon expérience qui soit dit en passant vient de passer à quelques jours près, sa première décennie, je mets provisoirement ce compte rendu entre parenthèses pour vous parler de cette rencontre incroyable et riche d’enseignements… 

Débarquée fraichement en France après avoir passé 14 années de sa vie au Québec, elle nous apporte sur un plateau d’argent toutes les richesses liées à son expérience de canoteuse Canadienne, à commencer par cet accent magique de son pays d’adoption. Difficile de ne pas lâcher prise pour nous projeter dans l’univers de Jack London, sur les traces de la ruée vers l’or, dérivant sur les flots du Yukon à bord d’un canot ouvert lorsque les notes de cet accent si atypique nous transportent. 

Mais ce qui tranche radicalement avec la pratique du « canoë/kayak Français », c’est magistralement cette ouverture à la nature, par l’intermédiaire du canot ouvert. Des valeurs que nous partagions déjà entre nous et qui, malheureusement ne sont pas encore assez mises en avant dans notre pays. 

Oui… Le kayak français est bien représenté dans les médias, mais il reste fermé dans une pratique compétitive. Pratique qui justement se déroule elle aussi dans des lieux fermés et bien souvent artificiels, étanches aux appels de mère nature qui nous offre pourtant un terrain de jeu incroyable, diversifié et je dirais presque, sans limites. 

Pour fermer cette parenthèse, Marine, c’est l’incarnation de toute cette poésie dérivant au fil des rivières, et d’un état d’esprit lié à une pratique de la pagaie simple encore marginale en France, mais qui je l’espère prendra de l’ampleur pour ainsi atteindre les plus hautes instances de ce sport et faire évoluer les mentalités. 

Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si pour la descente de la Cure, nous avons choisi le canot ouvert. 

Fred m’avait déjà initié quelques mois auparavant au maniement de la pagaie simple, et l’avantage de ces embarcations par rapport aux kayaks en rivière, c’est de pouvoir transporter une quantité non négligeable de matériel pour nous permettre d’apprécier comme il se doit, deux jours de navigation en itinérance. 

Les bateaux utilisés pour ce périple sont de la marque Gumotex. Le Baraka et le Scout, deux canots gonflables parfaitement adaptés au terrain de jeu qui s’offre à nous, sur lesquels, Marine, Fred, Yann et moi-même prendront part à l’aventure. 

Gumotex Baraka
Gumotex Scout

Seul bémol au tableau, l’absence soudaine de Laurent NICOLET qui pour des problèmes logistiques de dernière minute, devra décliner à grand regrets sa propre invitation. 

Il demeurera malgré tout à nos côtés par la pensée, au travers de son guide « Rivières Nature en France » et de ses pages 142 à 149 consacrées à la Haute Cure. 

La bible des rivières de France 😉

Après 3 heures de route, rendez-vous au Lac de Crescent, point d’arrivée pour organiser la navette de retour. 

Le Lac de Crescent

Planté en plein milieu du parc régional du Morvan, c’est un havre de paix dont je ne soupçonnais pas l’existence. Un des derniers refuges préservés dans lequel, le silence nous offre encore sa plus belle partition. 

A la vue de cette étendue d’eau, j’étais épris par ce silence mélodieux et envoûtant. Les seuls sons audibles s’exprimaient au travers d’une brise légère et discrète, glissant avec délicatesse sur un feuillage hésitant. 

Ce même feuillage semblait avoir résisté miraculeusement aux assauts de la sécheresse. 

Bref, le genre d’univers sincère et sans artifices, garni d’une flore encore intacte et protégée des influences nauséabondes émanant des progrès technologiques et du mode de vie lié à notre civilisation que nous empruntons depuis plus d’un siècle  

Même le réseau téléphonique, tous opérateurs confondus, était aux abonnés absents. 

Après avoir englouti notre déjeuner, nous prenons place à bord de la navette de départ pour nous rendre au kilomètre 6, juste après le saut du Gouloux. 

En effet, avec tout le matériel à bord, nous préférons éviter la première partie de la Cure et ses passages techniques III+/IV. 

Le Saut du Gouloux

L’ambiance sur le parking de départ est radicalement opposée à ce que nous avions pu apprécier au Lac de Crescent. Le spot prisé par les touristes et par les kayakistes des clubs du coin venus affronter les rapides en amont du kilomètre 6, tranche radicalement avec la quiétude côtoyée en aval. 

Nous commençons le gonflage de nos frêles esquifs en même temps que nous vérifions l’inventaire de notre matériel de bivouac, dans lequel nous avons décidé d’inclure les victuailles nécessaires à la préparation d’une bonne fondue Savoyarde!

Préparation du matériel

La mise à l’eau se fait sans encombre, mais notre joie sera de courte durée.  

Embarquement

En effet, nous découvrons malgré nous que la Cure est une rivière pudique, qui ne se laisse pas approcher si facilement. J’en veux pour preuve ses rideaux de feuilles denses, parsemés de branchages décidés coûte que coûte à nous barrer la route. Les cent premiers mètres auront raison de la pauvre Gopro pourtant fixée avec soin sur le casque de Marine. Coincée dans les branches, son socle, avec la force du courant se brise net, et dans l’élan, le petit leash de sécurité se rompt également, projetant avec une violence inouïe la Gopro dans les eaux sombres de la rivière. 

Attention aux arbres!!!

Ces mêmes branches, après avoir usurpé l’un des témoins numériques de notre descente, continueront à nous assaillir de gifles à chaque passage. Elles se détendent violemment sur notre visage et nous obligeront à pencher la tête en avant pour que nos casques encaissent pour préserver ne serait-ce que nos yeux.

Nous luttons péniblement pendant les 3 premiers kilomètres dans une rivière étroite et sinueuse toujours autant parsemée de part et d’autre des berges opposées de ce branchage abondant.  

J’essaie tant bien que mal, avec ma maigre expérience de canoteur de diriger notre embarcation. Marine quant à elle, lutte avec acharnement pour rattraper mes gaffes et nous éviter ainsi de nous coincer dans les feuillages. 

Elle arrive néanmoins à me prodiguer dans ce chaos, les mouvements de bases en canotage tels que “l’écart” et “l’appel”, ingrédients indispensables pour orienter efficacement l’embarcation. 

Mais très vite, à force de patience et de persévérance, et après avoir franchi une passerelle de sentier, la rivière change d’aspect. La végétation dense et abondante s’espace et s’éclaircit à mesure de nos coups de pagaie. Je relâche alors ma concentration pour apprécier les lieux qui nous entourent. A commencer par les reflets sombres de l’eau, flirtant avec ces teintes ambrées qui semblent remonter des profondeurs pour percer la noirceur des flots. Une ambiance charbonneuse, diluée dans cette lumière orangée sur laquelle lévitent nos Gumotex. 

Le dénivelé de la rivière s’accentue alors pour nous offrir une navigation un peu plus sportive au travers du rapide de la Truite. Un peu plus de deux kilomètres de remous de classe II/II+ dans lesquels le stress et l’appréhension des débuts laisseront place à cet instinct enivrant qui nous anime lorsque les canots commencent à rebondir sur les premières vagues. 

Le rapide de la Truite

Les moments d’insouciance et de joie sur la Cure seront de courte durée à l’approche des premiers embâcles. Les techniques d’arrêt et de repérages sont indispensables pour vérifier l’encombrement et parfois user d’huile de coude pour scier les troncs récalcitrants. 

Evacuation des embâcles

Le soleil commence à décliner et, faute de réseau suffisant, nous sortons notre “Laurent NICOLET” de poche pour visualiser le topo et repérer une zone propice pour établir un bivouac digne de ce nom. 

Yann, consultant le topo de Laurent

Au kilomètre 17, nous extrayons avec adresse et en prenant soin de ne pas les écorcher sur les barbelés bordants la rivière, nos embarcations hors de l’eau, à l’intérieur une clairière ensoleillée, prête à accueillir notre campement.

Arrivés à notre spot de bivouac

L’occasion pour Marine de nous prodiguer quelques conseils transmis dans sa terre d’adoption, tels que le bivouac sans traces, qui consiste à respecter les lieux en prenant le soin de tout récupérer à notre départ, même les détritus alimentaires biodégradables. 

Notre campement
Un repos bien mérité

Il nous tarde d’extraire nos victuailles enfouies au plus profond de nos sacs étanches pour dans un premier temps étancher notre soif, et pour ensuite préparer la traditionnelle fondue qui rien qu’à son évocation, nous fait saliver d’impatience. 

La fondue tant désirée

Repus, et épuisés après tant de lutte aux premiers kilomètres, nous prenons place dans nos tentes respectives au grand damne de Marine, plutôt habituée à veiller tard au même rythme que le soleil canadien lorsqu’il atteint son paroxysme au solstice d’été…

L’humidité s’est invitée pendant la nuit, et c’est sur un tapis de rosée, déposée pendant notre sommeil que nous nous extrayons de nos tentes pour aller chercher la chaleur des premiers rayons de soleil avant d’engloutir notre petit déjeuner, arrosé d’un bon café, pour ensuite enfouir tout le matériel à l’intérieur des bidons et sacs étanches, que nous sanglerons efficacement sur nos embarcations. 

Chargement

Nous reprenons notre route, apaisés d’avoir pu nous déconnecter le temps d’une nuit du rythme de vie exigeant et parfois épuisant que nous subissons au quotidien. C’est justement toute la magie que nous offre ce sport, permettre de rompre avec ce rythme et parfois même le ralentir au fil de l’eau protectrice. 

On embarque!!!

Les premiers rapides nous emmènent sans efforts, la pagaie servant principalement à nous diriger. Mais rapidement, nous devrons composer encore et toujours avec de nombreux embâcles potentiellement dangereux. 

Nous usons de tout notre attirail stratégique pour venir à bout de ces embâcles, quitte à traverser la rivière à la nage, équipés bien sûr d’une ligne de vie, garante de notre sécurité, pour rejoindre la berge opposée et commencer les opérations de bûcheronnage. 

Yann traversant la rivière

Même si ces efforts coupent un peu notre rythme de navigation, ils font partie intégrante de l’aventure et ajoutent ce soupçon d’assaisonnement épicé permettant ainsi aux protagonistes concernés que nous sommes, d’apprécier la dimension hors normes de cette odyssée. 

Dans ce deuxième épisode, la rivière change encore d’aspect, et les berges qui jusqu’à présent semblaient s’aligner aux raz de l’eau, s’élèvent brusquement, sculptant dans le lit de la Cure, des rapides rocheux et manœuvriers.  

Tout s’accélère et à la sortie de la zone, nous retrouvons au fil de notre descente la civilisation. Elle se matérialise petit à petit sur les berges, restant néanmoins discrète sans altérer l’authenticité de la rivière, arrivant même parfois au travers d’architectures pittoresques à la sublimer davantage. 

Le dénivelé change pour disparaître petit à petit, laissant place à un cours d’eau silencieux, entrecoupé de quelques clapotis. Il nous accompagne paisiblement à notre destination finale.

Quelques centaines de mètres en amont, le courant s’arrête, et il nous faudra pagayer avec un peu plus d’intensité pour rejoindre le Lac de Crescent, terminus de cette formidable itinérance. 

La Cure…. 

Une rivière pleine de surprises qui vaut la peine d’être parcourue sous réserve d’avoir une grande motivation au départ, ne serait-ce que pour s’extraire de cette végétation abondante gardant jalousement les lieux.  

Il faudra bien entendu maîtriser les techniques de base indispensables en rivière pour pouvoir s’arrêter rapidement et repérer chaque passage délicat (embâcles, etc…). 

Un Grand merci à Laurent pour cette proposition qui plus est, reste un privilège d’exception de pouvoir naviguer ce cours d’eau en période de sécheresse intense. 

CORNETTO Yves

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